Algérie: tout change pour que rien ne change

Algérie: tout change pour que rien ne change

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En Algérie, les procès, comme les gouvernements, se suivent et semblent devoir se ressembler. Les premiers sont destinés à afficher une volonté d’élucider – et de clore définitivement – de grandes « affaires » compromettantes, les seconds à montrer une vie politique qui n’existe plus depuis fort longtemps.

Le procès en appel de l’ex golden boy algérien Abdelmoumen Khalifa, qui se déroule actuellement devant le tribunal criminel de Blida, aurait dû être fracassant. Après un mois d’audiences, il n’aura pas dérogé à la règle en vigueur dans le pays depuis l’indépendance : en dire beaucoup sauf l’essentiel, c’est à dire ne jamais livrer en pâture de hautes personnalités politiques ou militaires. Les Algériens risquent du coup de ne jamais savoir comment une incroyable success story sortie de nulle part a pu voir le jour au sortir d’une décennie d’une effroyable guerre civile.

Un système de corruption tentaculaire

C’était à la fin des années 1990 et un milliardaire de 35 ans se targuait soudain d’avoir édifié le « premier empire privé d’Algérie » : une fortune gigantesque sortie de nulle part mais créée autour d’une banque – qui offrait des taux d’intérêt de 10 à 20 %, trois fois supérieurs à ceux qui se pratiquaient à l’époque -, d’une compagnie aérienne, d’une chaîne de télévision et de bien d’autres choses encore. Il sponsorisa l’Olympique de Marseille et des stars françaises, donna des fêtes somptuaires noyées de champagne lors du festival de Cannes, paya rubis sur l’ongle 37 millions d’euros une villa de 5000 m2 sur la Côte d’Azur (frais de personnel mensuels de 34 000 euros non compris). Une euphorie et une vitrine séduisante dont l’Algérie officielle, accusées d’exactions pendant la guerre civile, avait besoin pour redorer son image. « L’empire » brassa des milliards. Puis il s’effondra. Aussi vite et aussi mystérieusement qu’il s’était bâti, ruinant au passage des milliers de petits épargnants algériens.

Comment et grâce à quelle(s) protection(s), Abdelmoumène Khalifa a-t-il pu construire un tel groupe à coups d’innombrables passe droits? A défaut de répondre à cette question décisive, un premier procès devant le tribunal de Nanterre en juin 2014 avait laissé entrevoir un système de corruption mêlant réseaux clientélistes et mafieux. Le procès, qui se déroule à Blida depuis près d’un mois, aura détaillé et « affiné » la connaissance de son fonctionnement. Mais de révélations, point ! Les audiences ont encore moins soufflé mot de la filiation du golden boy, transformé un temps en parfait homme de paille, avec l’un des organisateurs des services secrets de la jeune révolution algérienne qui allaient devenir la Sécurité Militaire puis le DRS, c’est à dire les touts puissants services de renseignements. « Dès lors qu’il y avait ouverture du procès, il ne fallait pas s’attendre à des révélations », résume, lucide, la presse algérienne.

Personne ne sait rien

L’audition de Khalifa lui même aura donné le ton. Après de longues années d’exil, il s’est borné à se défendre, à nier tout en bloc sans jamais prononcer le nom d’un haut responsable militaire ou des services de renseignements grâce auquel il a pu sortir de l’anonymat de la pharmacie familiale. Sa décontraction à la barre est-elle l’indice d’un deal qui, demain, le fera sortir de prison ? Il n’a pas caché en tout cas qu’il refusait «d’en dire plus qu’il ne veut».

Alors un procès pour rien qui, aux dires même de la presse, « lasse les Algériens » ? Pas tout à fait. Car, à défaut de nommer le moindre haut responsable ou de « savoir » quoi que ce soit, le défilé de PDG, de cadres dirigeants d’entreprises nationales et d’institutions de l’Etat, de directeurs d’agence de l’ex Khalifa Bank, d’un ex gouverneur de la Banque d’Algérie, d’un ex-chef de l’inspection générale, est éloquent de la gabegie ambiante et des fonds perdus à jamais. Le patron de la mutuelle des PTT y a déposé 8 milliards de centimes pour une durée de dix ans seulement à cause d’un «taux d’intérêt fort appréciable» de 12%. Idem pour la Caisse nationale des retraites (CNR) dont le responsable « ne se souvient plus qui a signé » la convention de placement de 11 milliards (de dinars) sur lesquels la Caisse aurait récupéré 750 millions. Idem encore pour le directeur général de la Caisse nationale de chômage et du fonds de garantie des micro-crédits qui a placé 1,30 milliard de dinars à 11,25% après avoir « saisi le ministère du Travail et de la Sécurité sociale » qui n’a pas répondu « ce qui veut dire qu’il était d’accord ». Aucun d’entre eux, ni aucune filiale de la Sonatrach, la puissante compagnie nationale des hydrocarbures, n’a pu expliquer la facilité avec laquelle leur trésorerie a été confiée à cette banque, qui plus est sans garanties. Comment des prêts bancaires de plusieurs milliards de centimes ont-ils pu être concédés sans la moindre pièce comptable ? Mystère. D’où venaient par ailleurs les 300 000 et les 500 000 euros saisis sur deux hommes dans un aéroport ? Mystère encore.

Quand la justice italienne parle

En réalité, les noms rendus publics récemment par la justice italienne en disent plus sur les commissions, les rétro-commissions et les surcoûts pharamineux d’opérateurs connus mais ménagés jusque là. Le rapport final du parquet de Milan évalue par exemple à 198 millions d’euros les pots de vins présumés versés par l’entreprise italienne Saipem à l’ex-ministre de l’énergie et proche de Bouteflika, Chakib Khelil et à son intermédiaire Farid Bedjaoui en contrepartie de sept grands contrats pétroliers (d’une valeur de 8 milliards d’euros). Des chiffres qui donnent le vertige au même titre que le prix d’un appartement – 28 millions de dollars – acquis sur la 5ème avenue à New-York ou deux autres achetés 26 millions de dollars, toujours à New-York.

Seule personnalité de premier plan poursuivie jusqu’ici, Chakib Khelil doit toutefois ses déboires judiciaires davantage aux luttes de pouvoir qui déchirent le sommet de l’Etat et opposent notamment le DRS (les services secrets) et la présidence qu’à une lutte anti-corruption résolue. Il suffit pour s’en convaincre de voir la créativité des « importateurs » pour pallier la baisse du volume des importations – et donc de leurs commissions – pour anticiper les difficultés financières dues à la chute des prix de pétrole : ils importent désormais des conteneurs vides payés comme si ils étaient plein, rapportent des journalistes algériens ! Il suffit aussi pour s’en convaincre de savoir que Amar Ghoul, mis en cause dans le scandale de la fameuse autoroute Est-Ouest – dont le surcoût a atteint près de …dix milliards de dollars – et qui, selon la presse algérienne, aurait perçu un quart des sommes versées en pots de vins, est toujours ministre ! Quant aux avoirs de Chakib Khelil et de Farid Bedjaoui en Suisse – qui se chiffrent, selon le quotidien El Watan, en dizaines de millions d’euros -, l’Algérie n’a pas, jusqu’ici, engagé de procédure pour les bloquer …

Le trio Bouteflika-Tewkiq- Gaïd Salah bloque tout

Le récent remaniement du gouvernement n’échappe pas à la règle du trompe l’œil. Il a un objectif évident au moment où la fameuse révision constitutionnelle se fait toujours attendre, bloquée par les divergences au sommet concernant la succession de Abdelaziz Bouteflika : créer un événement politique de substitution montrant qu’il existe une vie et une scène politiques dans le pays et signifier que le chef de l’Etat est toujours maître du jeu puisqu’il nomme un nouveau cabinet. Au delà d’un cafouillage – dont on ignore si il relève d’une incompétence surprenante ou d’une énième divergence au sommet – qui concerne notamment les attributions du ministre des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, ce lifting gouvernemental semble obéir à une autre nécessité : donner des gages aux revendications sociales très fortes qui ont lieu dans le sud du pays en faisant entrer dans le gouvernement plusieurs ministres issus de cette région.

Mais pour le reste, rien ne bouge : le maintien du vice ministre de la défense et chef d’état major Gaïd Salah, atteste d’une présidence qui continue à imposer ses vues, qu’il s’agisse de Abdelaziz Bouteflika ou de ceux qui parlent en son nom. On ne peut mieux dire que le mode de gouvernance a dépassé l’épuisement, paralysé par la permanence au pouvoir du trio Bouteflika-Gaïd Salah-Tewfiq Mediene, le « patron » des services de sécurité.

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