HICHAM El Guerrouj: il y a 18 ans.

HICHAM El Guerrouj: il y a 18 ans.

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Voilà 18 ans frêle mais puissant. Entraîné comme un métronome. Déterminé comme pas possible. Jeune ayant fait du travail et du sérieux un mode de vie. Ayant quitté Berkane et le cocon familiale volontairement pour se consacrer à sa passion: la course à pieds et pas n’importe quelle course, les 1500m. Il cherche à être le meilleur Miller de l’histoire. Un 14 juillet 2014 il s’élançait sur la piste mythique de Rome loin de ses bases. Loin de Berkane de sa ville natale, loin de Rabat sa ville d’adaptation, loin d’Ifrane sa ville de souffrance et d’isolement.

Il est arrivé à Rome un 12 juillet directement de Casablanca. Les copains sont là. Tous de très grands athlètes, Haida Mahjoub, Salah Hissou, Nezha Bidouane et d’autres encore. Tous allait gagner leurs courses respectives ce soir là. Kada  le coach et censeur est là bien sûr. Comme à son habitude il ne tient pas en place. Il sent la chose et en est convaincu. C’est un conquérant. Hakim le Kiné à la main magique évidement ne quitte pas son petit sourire réconfortant.
La veille et le matin de ce 14 juillet 1998, je tiens réunion sur réunion avec Gigi D’Onofrio le patron du meeting tout excité. Je discute et rediscute avec Kim McDonald le manger qui allait nous fournir deux lièvres de luxe. La tâche n’est pas facile et ce n’est pas n’importe qui qui peut supporter la charge. Une véritable mission impossible . L’un est médaillé olympique sur 800m l’autre n’est pas très connu mais à une foulée carrément calquée sur celle de HICHAM. J’ai en main les temps de passage. Kada les avait longuement mûris avant de les discuter avec moi probablement. On en discutais très souvent depuis des semaines deja et cela provoquait en moi des sueurs froides. En les proposant à Gigi et Kim ils me regardait comme venant d’une autre planète. Des temps de folie. Il fallait les oser. J’avoue que par moment j’avais des doutes. Cela ne durait pas longtemps tellement j’avais confiance en HICHAM, de ce que je voyais à l’entraînement. Mais tout de même nous n’étions que des humains faillibles. Avions nous vraiment raison d’oser une telle aventure. La rater allait surement laisser des traces néfastes.
Mais non nous étions tout en confiance.
L’objectif était de boucler la distance en 3:25. Soit simplement deux bonnes petites seconde de moins que le record détenu jusqu’à cette fameuse soirée par un autre maghrébin: le voisin Morcelli. C’est exactement le temps que j’avais dit à HICHAM quelques 7 ans auparavant. Je m’en rappelle encore aujourd’hui.
Quand HICHAM avait rejoint l’institut je lui avait dit qu’il avait la classe et le talent pour courir en 3:25…le record alors n’était que de 3:29 et des poussières. Il me traitera de fou. Pas à haute voix bien-sûr.
Je l’ai su plus tard quand il en parlera dans un film que lui consacrait France 2 en 2003.
Pour bien maîtriser les choses de bout en bout, Gigi nous accordera la faveur exceptionnelle de nous mettre au bord de la piste. C’est un privilège mais une assurance pour tous. Il fallait parler à HICHAM pendant la course le réconforter et le réveiller comme on dit. Il fallait lui donner les temps de passages et les indications sur sa technique. Le demi fond à ce niveau est très technique. Un peu de crispation, des épaules mal placés est tout est fichu.
Kada va se mettre au 300m et moi au 150m

À l’échauffement l’heure est grave. On a perdu le sourire mais le rituel est respecté à 100%. Rome est spéciale et son stade aussi. On s’echauffe dans le stade de marbre avec des statuts eritage de la Rome l’antique. Nous sommes en pleine mythologie romaine. Cela vous rassure et vous fait planer dans le temps. La concentration est extrême.
HICHAM se présente à la chambre d’appel. A Rome c’est très spécial encore une fois. On passe par un tunnel qui relie le vieux stade du nouveau. Le tunnel ne finit pas.
Il fait chaud, pas très humide. Il y a un public fou. Dans la presse on parlait de la tentative du record du monde de HICHAM. Dans un très bel article Gianni Demerlo, actuel président de l’AIPS évoquait dans la Gazetta Dellosport la tentative de HICHAM et faisait un parallèle avec celle réussit de Said Aouita en 1985 sur le même stade. C’est là qu’il fut le premier humain à descendre en mois de 13 minutes au 5000m aidé par le très jeunes alors Brahim Boutayeb. J’étais là deja…cela ne me rajeunit guère.
Cela était de bonne augure. Le temps, la date, les lièvres, le travail, l’ambiance tout absolument tout poussait à l’exploit  et s’en fut un très grand.
J’entends encore le coup de pistolet de départ. Bismiallah je me suis dit. Je revois encore les lièvres s’élancer et HICHAM les coller vite sans peur. HICHAM passe à mes côtés. Je lui dis bravo. 400m plus tard il repasse je lui rappelle le relâchement. 400m plus tard la fatigue est là mais la détermination aussi. Je crie à HICHAM: laktaf, les épaules, les épaules. Kada faisait surement de même de l’autre côté de la piste. Je n’ai pas parlé de temps de passage. Il n’y avait pas de problème. Les lièvres faisaient merveilleusement bien le boulot. HICHAM est en plaine forme. Ça marche.
Restait à voir le temps final. Il passe une dernière fois près de moi, je reparle des épaules car il avait tendance à ne plus les bouger dans une bonne cadence. C’est normal c’est un humain, la fatigue est là et bien là mais le courage et la détermination ne manque pas. HICHAM est un guerrier des Beniznassen, infatigable. Ça doit compter un ascendant pareil.
Il passe donc une dernière fois près de moi. Plus rien à faire ici, il faut aller vers l’arrivée. Pas question de courir. Cela ferait désordre. Le public crie, crie, crie. Je n’arrive pas à déchiffrer les paroles du speaker. Une ambiance de folie. Oui il y avait record du monde s’était évident mais combien…
Je vois des drapeaux marocains partout. Des marocains crient bravo à mon passage.
Les 100m à parcourir dure une éternité. Ils sont interminables. Je suis euphorique mais me dit. Hey man stop. Il faut rester digne. Pas d’excès de célébration. Ce n’est qu’un boulot bien fait et une étape. Ce n’est pas mon rôle de célébrer.
Soudain je me sens soulevé, j’étais dans les bras de Kada. Il hurlait 3:26.00
Wao. Impossible.
Comment est ce que le chronomètre allait il marquer un temps aussi précis. Je cours vers HICHAM l’étreinte est joyeuse, forte et exprime la grande satisfaction: le bonheur.
Sublime un tel moment. On en vit pas des comme cela tous les jours.
On pousse HICHAM à faire son tour d’honneur. Le public connaisseur ayant poussé de bout en bout méritait le salut de César.
Bien sûr comme à chaque fois hélas la fête est de courte durée. Il faut valider le record par le contrôle antidopage. On se retrouve dans la salle de contrôle. Comme on avait remporté beaucoup de courses ce soir là on était nombreux dans cette salle. On rigolait et attendait que la nature fasse son effet. Il faut boire et reboire et quand on est déshydraté comme c’est le cas après une course, ça ne vient pas facilement. Entre nous on rigolait en attendant. On parlait du dîner qu’on allait rater à l’hôtel. On imaginait la joie au Maroc. Il faut dire que c’est là que les athlètes ont faim. Certains stressés n’avaient pas mangé depuis la veille. La tention tombe.
On se dit que c’est dommage que ce soit ainsi. Au lieu de célébrer avec le public et les amis qui attendent dehors on reste là cloîtrés. C’est cela aussi le règlement sportif.
Une fois dehors il n’y avait plus grand monde. On rentre à l’hôtel. La presse attend dans le hall. Il faut faire vite, se doucher et manger.
Moment de gloire: un fax de Sa Majesté est remis à HICHAM à la réception. C’est de coutume. Ce fut ainsi à chacun de nos grands résultats. HICHAM embrasse l’eveloppe avant de lire le texte. Il en a les les larmes aux yeux et nous le fait lire.
Merci HICHAM.
En écrivant ces mots j’ai la chaire de poule.
On ne te remerciera jamais assez. Que Dieu le tout puissant te prête longue vie.
Par Aziz Daouda

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