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Jeune banlieusarde de 16 ans, Zohra est envoyée de force par ses parents en Algérie. Là-bas, elle vivra un enfer pendant vingt ans. Jusqu’à sa fuite. Une tragédie mais aussi un message de paix et d’espoir qu’elle raconte dans son livre Jamais soumise. Extraits.

Vivre l’enfer, le décrire et en tirer un message d’espoir. C’est le tour de force réalisé par Zohra K. dans son livre autobiographique Jamais Soumise. L’auteur y raconte une vingtaine d’années de sa vie passée en Algérie, où elle a été mariée de force, puis séquestrée, isolée du monde, violée, battue. Une condition d’esclave -comparable à celle de l’autrichienne Elisabeth Fritzl qui n’a pourtant jamais réussi à briser sa dignité, ni son courage ou sa volonté de liberté.

Née en 1962 de parents algériens, Zohra passe son enfance et son adolescence à la cité des 4000 à la courneuve , « la cité des déracinés ». Elle fait partie de cette « deuxième génération de l’Algérie française et de la France algérienne », qui navigue entre deux cultures et un conflit colonial. Sans oublier une situation familiale déjà très dure. « On ne naît pas rebelle, on le devient. La rébellion s’immisce dans mon caractère à force de côtoyer l’insupportable. Allaoua*, le cousin germain de mon père, vit chez nous et traque quotidiennement ma grande soeur Ania pour la violer », écrit-elle. Le père de Zohra, lui, boit, frappe et ferme les yeux.

« Elle va tous nous salir »

Une situation contre laquelle Zohra tente de se révolter. Malvenu, dans une famille rigoriste. Forcément, des disputes éclatent. Lors de l’une d’entre elles, Zohra fait un trou dans « la porte d’entrée en carton » de l’appartement. Un tournant décisif. « Si on la laisse là elle va tous nous salir. Ton frère m’a parlé d’un vieux en Algérie qui cherche une épouse pour son fils. Je vais lui dire que je suis d’accord », décide son père. Quelques fugues et un semblant d’apaisement plus tard, des hommes se présentent à elle comme des policiers. Ils proposent d’emmener Zohra voir un juge pour enfant. Une ruse. Elle est en fait emmenée en Algérie, dans « la Kabylie de ses ancêtres ».

Là, elle découvre que « la vie d’une femme ne vaut rien face à l’honneur de l’homme ». Mais aussi que le Code de la famille ‘’code l’infamie’’ fait de la femme une mineure à vie. Un terreau fertile pour la violence conjugale, l’obscurantisme. Pour son plus grand malheur, Zohra est mariée de force à l’un des pires défenseurs de ces traditions ancestrales: un cousin éloigné qu’elle décrit comme violent, pervers, fou, vivant avec une famille qui l’est tout autant. Son calvaire, qui dure vingt ans, commence alors.

Trois filles nées de viols

Sans papiers, sans passeport -mineure, elle n’était inscrite que sur celui de sa mère-, bloquée dans la Kabylie profonde, elle ne peut fuir. Zohra est « mal nourrie, mal blanchie, et baisée le plus possible pour vite m’engrosser, car dans cette maison, les enfants sont des otages. Ils sont la pierre d’angle de l’entreprise d’asservissement des femmes », écrit-elle.

L’auteur décrit alors les sévices insoutenables qu’elle subit. Des scènes de torture physique pour avoir laissé un genou apparaître. De torture psychologique pour avoir refusé de se soumettre. Les viols à répétition de son « mari », qui lui donnent trois filles. L’abandon de sa famille, particulièrement son père, qui refuse de la croire, ou d’intervenir pour ne pas entacher « l’honneur de la tribu ». Vingt années d’horreur absolue pendant lesquelles elle lutte pour ne pas perdre sa volonté de vivre, ni celle de s’échapper. « Le jour où tu sortiras d’ici, ce sera dans un cercueil », menace le père de ses filles.

L’évasion et le pardon

Zohra réussit pourtant son évasion, digne d’un thriller: grâce à son incroyable force de caractère, quelques âmes bienveillantes sensibles à son calvaire, mais aussi à la lecture et la maîtrise de la langue française. De retour en France, elle organise ensuite l’évasion de ses filles, elles aussi victimes des pires sévices, -des viols par un cousin pédophile dont elles seront chacune témoin.

Le livre, qui nous plonge aux côtés de cette femme en livrant des détails parfois sordides, prend aux tripes. S’il emplit le lecteur d’une colère sourde et tenace, il rappelle également à quel point le combat pour les droits des femmes est actuel. Mais la plus grande force de l’ouvrage se trouve dans l’épiloguedans lequel Zohra K. prend suffisamment de hauteur pour mettre de côté la haine et pour pardonner.

Extraits de l’épilogue

« Même si cette histoire est la mienne, je ne souhaite pas qu’elle se cantonne à mon empreinte personnelle, ni à celle d’un peuple unique. La violence a existé, et existe encore partout. Qu’elle soit physique ou psychologique, elle détruit des vies et des avenirs. Sans religion ni pays, elle sévit contre les plus vulnérables, homme, femme ou enfants, et se transmet comme un sombre héritage. La Kabylie de mes ancêtres, terre de mes enfants, en connaît long sur le sujet.

Je n’ai ni rancune, ni colère. Il m’a fallu du temps pour parvenir à cette sérénité, surtout en constatant les dégâts que les maltraitantes physiques et psychologiques ont laissés chez mes filles. Otages de leur père et des autres, elles ont subi toutes leurs haines et perversités durant les quatre longues années de mon absence. »

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