La cow-girl et les aristocrates

La cow-girl et les aristocrates

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Sue Carrell est née en 1943, dans une maison de bois qui grinçait lorsque le vent soufflait. Elle a grandi au milieu des vaches sur le ranch de son père, arrivé en Californie pendant la grande dépression des années 1930. Il y a quatre ans, elle s’est installée en France, à Avignon. Son appartement donne sur le Palais des papes. Une photo d’elle adolescente sur sa jument et sa selle qui trône dans le salon rappellent d’où elle vient. Elle montre ces souvenirs avec tendresse et fierté. C’était l’époque heureuse où elle se réjouissait quand les lions des montagnes s’attaquaient aux troupeaux, les dispersant si loin qu’elle était exemptée d’école et réquisitionnée pendant deux semaines pour les regrouper.
«Les mots qu’elle aime»

La promesse (1786-1787) Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de Bouffleurs, édition établie par Sue Carrell, Tallendier, 530 pages, 29 euros.
La promesse (1786-1787) Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de Bouffleurs, édition établie par Sue Carrell, Tallendier, 530 pages, 29 euros.

Pourquoi cette authentique cow-girl s’est-elle intéressée à deux aristocrates français nés en 1738 et 1749, le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran dont elle a entrepris il y a vingt-cinq ans d’exhumer la correspondance? Comment en est-elle venue à consacrer sa vie à l’édition de milliers de lettres qu’elle a pour la plupart retrouvées elle-même, classées, déchiffrées à la loupe, dactylographiées, annotées? Elle enfile des gants blancs pour tourner avec délicatesse les pages du lot de lettres manuscrites qu’elle a acheté à Drouot, il y a quatre ans. Elle est encore tout émerveillée de cette aubaine: «J’aurais tendance à penser que c’était un miracle.» Lorsqu’elle parle de la comtesse et du chevalier, on dirait qu’ils viennent de quitter la pièce. Comme s’ils étaient des intimes. «Quand je lis une lettre de la comtesse, je pourrais écrire la fin de ses phrases. Je la connais si bien. Je sais quelles sont ses tournures de style, les mots qu’elle aime.»

Les lettres ont ceci de merveilleux qu’elles permettent d’entretenir des amitiés par-delà les continents mais aussi par-delà les siècles. Cette amitié-là a donné à Sue Carrell la force de ne pas désespérer dans l’adversité et la solitude qu’elle a connues. À travers cette correspondance, explique-t-elle, je voulais comprendre comment ces êtres passionnés et fragiles étaient «arrivés au soir de leur existence, après avoir traversé tant d’épreuves, équilibrés, pleins de vigueur et de sagesse, heureux autant qu’on peut l’être ici-bas.»
Un doctorat sur la littérature épistolaire

L’histoire de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers est un véritable roman que Sue Carrell compare à Autant en emporte le vent par l’ampleur du texte qui traverse des décennies, l’envergure des personnages, le souffle d’une histoire qui bascule et déchire un pays, l’intensité des sentiments. Éléonore, veuve du comte de Sabran et mère de deux enfants, avait vingt-huit ans quand elle rencontra Stanislas-Jean de Boufflers, homme très en cour, plein d’esprit et de lettres, qui avait choisi néanmoins la carrière militaire. Ils s’aimaient à la folie mais ne purent se marier que vingt ans plus tard, lorsqu’ils auront émigré en Pologne, après la Révolution, à laquelle ­Boufflers participa un temps comme député de la Constituante. Le roi de Prusse leur avait accordé là-bas une terre où ils bâtirent de leurs propres mains une petite colonie agricole. Rentrés en France, ruinés, ils s’installèrent dans une maisonnette à Saint-Germain-en-Laye, où ils coulèrent enfin des jours paisibles, écrivant des livres, cultivant leur jardin.

Le lit bleu (1777-1785) Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de Bouffleurs, édition établie par Sue Carrell, Tallendier, 360 pages, 22 euros.
Le lit bleu (1777-1785) Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de Bouffleurs, édition établie par Sue Carrell, Tallendier, 360 pages, 22 euros.

C’est à l’université que Sue Carrell se tourna vers le français, après avoir commencé à étudier l’espagnol – parce qu’elle trouvait «la littérature française plus riche». Après un doctorat sur la littérature épistolaire, elle commença une carrière universitaire sur la côte Est. Mais son père fut atteint de la maladie d’Alzheimer. «J’étais fille unique. Ma mère ne pouvait gérer seule le ranch. J’ai dû abandonner ma carrière, me transformer en femme d’affaires et m’occuper de mon père.» Elle est d’un temps où on ne tournait pas le dos à ses devoirs.
Un sujet de méditation

Comment a-t-elle eu le courage de continuer à s’intéresser à la littérature française? «La correspondance Sabran-Boufflers m’a sauvée. C’était ma vie. Dans la mesure où j’avais renoncé à mon métier, j’avais besoin de contribuer à quelque chose de valeur dans ce bas monde. Je me sentais même un devoir envers la postérité.» Elle entreprend d’abord de traduire en anglais des morceaux choisis des lettres et compose une sorte de roman épistolaire. Après la mort de son père, parce que l’entourage de ses parents voit d’un mauvais œil ses escapades à Paris, imaginant peu ou prou que cette fille indigne va s’encanailler au Moulin Rouge, elle donne une série de conférences sur son travail dans la maison de retraite où est entrée sa mère. Et elle fait un tabac! «Ils ont compris que ces lettres pouvaient être un sujet de méditation et nourrir une recherche de sagesse.» Elle distribue des exemplaires de sa traduction. «Une dame m’a dit ensuite qu’elle la lisait comme la Bible.»

En 1999, elle frappe à la porte du château des Sabran. D’abord méfiants, ils comprennent vite qu’elle est passionnée par son sujet: «Lorsqu’ils m’ont montré un portrait de la comtesse, j’ai fondu en larmes.» Ils lui ouvrent leurs archives où sont conservés en désordre des milliers de documents. Pendant des mois, seule, Sue Carrell fouille, scrute, trie. «Un jour, je me suis surprise à écarter négligemment, en me disant “pas intéressant”, une lettre de Louis XIV»!

Lorsqu’elle apprend, à la fin des années 1990, qu’elle a un cancer, elle a la hantise de ne pouvoir achever son œuvre. «Aujourd’hui, j’ai la joie de me dire que j’arriverai au bout.» Deux tomes sont déjà parus. Elle travaille maintenant aux suivants. Puis elle écrira le roman de sa propre vie, qui l’a menée du Nouveau Monde à la vieille Europe. À la croisée des temps.

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