La guerre des temps nouveaux se fera à mains nues

La guerre des temps nouveaux se fera à mains nues

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D’une activité considérée normale jusqu’à il y a tout juste une trentaine d’années, l’émigration, qu’il s’agisse de déplacements d’hommes isolés, en familles ou en groupes organisés, a subitement pris l’allure d’un défi mondialisé au regard de son caractère transnational et de ses répercussions économiques, sociales, sécuritaires et humanitaires.

C’est que la migration aujourd’hui a pris une nouvelle forme qui traduit un nouvel état d’esprit particulièrement complexe et qui plonge les dirigeants dans la crainte, selon eux, que ce phénomène, sans cesse mutant, ne vienne alourdir la liste des menaces qui guettent l’équilibre social et la paix dans le monde. Dès lors, il est perçu comme une problématique aux dimensions géopolitiques dont il faudrait étudier le flux, le mobile et les perspectives.

Si la migration avait au début des raisons presque exclusivement socio-économiques (recherche de travail là où il est disponible), elle s’est, au fil du temps et des évolutions économiques et politiques, trouvé d’autres justifications telle la quête de liberté et d’une vie décente ou la fuite devant les persécutions, les conflits armés, les épurations ethniques, les famines… Dorénavant, il faudra aussi compter avec une autre raison tout à fait objective: les changements climatiques. Les sécheresses à répétition qui en découlent ainsi que les tempêtes subites et de plus en plus violentes, les inondations à ampleur sans précédent, la montée des océans et l’immersion de larges territoires, sont autant de facteurs qui ne feront qu’aggraver le phénomène.

Pendant ce temps, les pays occidentaux, peu imaginatifs et faisant peu de cas des valeurs universelles, font du volet sécuritaire leur choix numéro un: frontières cadenassées, arsenal juridique draconien, traitement souvent inhumain des “clandestins” appréhendés, refoulements massifs sans discernement et sans se soucier du sort de ces hommes, femmes et enfants livrés à l’inconnu. On ne parle plus de migrants mais d’immigrés “irréguliers” ou “clandestins”, question de se donner une raison juridique, donc légale, du traitement contraire aux principes des droits de l’Homme qu’on leur réserve.

La courbe ascendante des flux migratoires d’une part et les dispositions rigoureuses prises par les pays dits récepteurs de l’autre, ont fait que de simples pays de transit, peu ou moyennement développés, se sont retrouvés acculés à se transformer en pays d’accueil malgré eux. C’est le cas notamment du Maroc. Se trouvant à la croisée des chemins entre l’Afrique subsaharienne pauvre et sous-développée et l’Europe riche et prospère, le Maroc subit ainsi, en silence, les affres d’une immigration qu’il s’impose à lui.

Les Marocains vivent ce phénomène dans les villes comme dans les régions les plus reculées du Royaume au point qu’ils se sont acclimatés avec la nouvelle donne. Pendant leur séjour “temporaire”, plus ou moins long, sur leur chemin vers l’utopique eldorado européen, les migrants subsahariens se démènent comme ils peuvent pour subsister, empruntant notamment la voie de la mendicité qui ne gène pas outre mesure les populations locales habituées déjà à une mendicité made in Morocco autrement massive, voyante et gênante.

Le phénomène de l’émigration et ses ramifications a ainsi fini par prendre une ampleur telle que sont remises au devant de la scène des responsabilités multiples : celles de pays de transit objectivement victimes, d’une Europe arrogante, égoïste et donneuse d’ordres, de gouvernements  de pays émetteurs impuissants et d’une communauté internationale lamentablement indifférente.

Subitement, la gravité de la situation est venue rappeler au bon souvenir de qui veut se rappeler qu’à l’ère dite moderne, il y a deux mondes distincts sur terre : Un monde Patron, exploiteur, démagogue et féodale à l’échelle planétaire, et un autre monde laissé pour compte, exploitable à volonté, méprisé et « jetable » après que le citron ait été suffisamment pressé.

C’est un véritable drame politico humain aggravé par le gigantesque déséquilibre entre le Nord et le Sud ; lequel déséquilibre ne fait que se creuser davantage en raison des politiques en vigueur régissant le monde d’aujourd’hui.

Tant que ces politiques refusent de se remettre en cause et de s’humaniser, tant qu’un esprit de solidarité planétaire tarde à se faire valoir et tant qu’un effort mondial concret de développement des zones meurtries par la pauvreté et le sous-développement n’est pas consenti, la guerre des temps nouveaux ne prendra pas la forme d’une guerre des étoiles.

Elle se fera bien au sol, avec une arme autrement plus puissante que toutes les armes technologiques réunies, celle du déferlement humain pour un meilleur partage des richesses mondiales dans lesquelles chaque être humain, de quelque race et de quelque région du monde qu’il soit a, quelque part, forcément contribué. Il n’y a qu’à revisiter le passé récent, particulièrement les périodes d’asservissement, de colonisation et d’exploitation des richesses des autres, pour se rendre à l’évidence.

«Ou bien les richesses iront là où sont les Hommes, ou bien ce seront les Hommes qui iront là où sont les richesses», disait fort judicieusement l’économiste et sociologue français de renom Alfred Sauvy, créateur en 1952 de l’expression «Tiers monde».

Tant que le gouffre entre pays nantis et ceux qui sont défavorisés continuera à prévaloir et à s’aggraver, cet avertissement, formulé il y a des décennies, gardera toute son actualité.

Rien, absolument rien ne pourra endiguer un mal annoncé depuis que les puissants avaient décidé de s’enrichir aux dépens des plus faibles sans rien leur offrir en retour.

Et ce n’est sûrement pas la logique répressive qui réglera le problème.

«On n’arrête pas la mer avec ses bras», disait pour sa part l’ancien président sénégalais Abdou Diouf.

De toute évidence, la balle est dans le camp des pays riches qui devraient craindre pour leurs richesses et leur puissance. Les peuples défavorisés quant à eux, dont le quotidien est fait de misère et de maladies, n’ont plus grand chose pour se faire du souci…

Abdelkrim Al GORFTI

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