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Après le massacre de jeudi soir, de nombreux touristes quittent Nice et les annulations se succèdent dans les hôtels.

Niçois et touristes oscillaient vendredi entre tristesse, colère et fatalité. «Le 14 juillet était une soirée pétillante, particulièrement joyeuse, on était encore dans l’euphorie de l’Euro», racontent Yves et Suzie, un couple de Niçois vêtus de blanc, lui professeur de chant, elle, agent administratif venus vendredi après-midi se recueillir près de la «Prom’ des Anglais» où ils ont échappé de peu à la mort. Par contraste, après cette nuit d’horreur, on se croirait en morte-saison malgré les palmiers qui s’élancent sur fond de ciel radieux. Les nombreux magasins fermés, tout au long de la rue de France qui habituellement grouille de monde, donnent une impression morose. CRS et policiers patrouillent la ville en tous sens, bloquant aussi les accès à la scène du crime longue de près de deux kilomètres. Les voisins s’interpellent, se prennent par l’épaule, esquissent un timide sourire de soulagement: «Tu vas bien toi? Et ta femme?». Ils ressassent encore et encore au téléphone les mêmes images d’horreur qu’ils ont vues. On croise des gens en larmes, comme Susanna qui a souhaité se rendre dans l’église la plus proche de chez elle pour «prier pour les victimes et remercier Dieu pour mon incroyable chance d’être encore en vie». Jeune coiffeuse, Claire a souhaité se rendre sur La Prom’, au centre universitaire Méditerranée (Cum) qui offre un soutien psychologique aux victimes. Traumatisée, elle est incapable d’aller travailler. Une mère en sort, accompagnée de ses jeunes enfants: «Ils ont très bien compris quela mort était passée à côté d’eux et n’ont pas dormi cette nuit», raconte Fadila, ses deux garçonnets dans les bras.

Psychologue, Gérard Vignaux a été appelé à la rescousse. Il est marqué par cette femme de 33 ans, venue du Luxembourg, qui en une nuit à perdu sa mère, ses deux frères et ses grands-parents. «On écoute. Ils posent des questions, veulent savoir ce qui s’est passé, quels médicaments prendre pour tenir le choc…». Parmi ces familles de victimes, forcément traumatisées, en état de sidération, beaucoup étaient musulmanes. «J’ai reçu deux femmes voilées de noir, des pieds à la tête…», précise-t-il. Étudiante, Sophie a le bras fracturé. Elle a passé la nuit aux Urgences de l’hôpital Pasteur: «J’ai beaucoup de chances. À côté de moi, il y avait des enfants, des adolescents dans un état dramatique». Cette pharmacienne de la rue du Congrès a vu «beaucoup de clients blessés qui avaient besoin de parler». Elle les décrit pour beaucoup «fatalistes», «résignés». «C’est comme si un summum avait été atteint le 13 novembre. Je crains qu’on ne commence à s’habituer à ce qui ressemble à une situation de guerre en France». Wilma et Leila, deux élégantes italiennes de Turin qui possèdent un pied-à-terre à Nice où elles vivent une partie de l’année partagent ce sentiment. Mais elles sont aussi en colère à l’image de très nombreux Niçois. Pourquoi ce camion «qui a stationné très longtemps avant de se mettre en route» n’a-t-il pas été contrôlé? Que faisaient les policiers, «tellement sourcilleux lorsqu’il s’agit d’ouvrir les sacs à main?». Ces deux sexagénaires ont le sentiment de «ne pas être protégées» et que les discours «rassurants des politiques sont déphasés».

Dans les hôtels de la vieille ville, les annulations se succèdent depuis le petit matin. On en parle volontiers à l’Hôtel Ibis ou au Little palace, où les journalistes remplacent les vacanciers au fur et à mesure de la journée. «La saison est foutue. Elle aura duré de juin à juillet grâce à l’Euro» commente-t-on. À l’hôtel Westminster, un quatre-étoiles situé sur la Prom’ «les chambres se vident, les clients ont peur» selon trois membres du personnel. «Nous devions rester jusqu’à dimanche» explique un couple de Japonais initialement venus pour le festival de jazz, désormais annulé, «mais nous n’avons plus le cœur à faire du tourisme» expliquent-ils. Parmi les six millions de touristes qui fréquentent Nice tous les ans, «65 % sont étrangers» précise l’adjoint au maire Rudy Salles. Il prévoit une «inévitable baisse de la fréquentation». Deux amis norvégiens de Roar Hanvosen, un touriste de la même nationalité qui séjourne au Marriott ont décidé de rentrer. «Ils ont tout vu hier et sont traumatisés». «Trop tristes», Kathy, Américaine du Colorado, ou Paul, Irlandais, cherchent aussi à retourner chez eux le plus vite possible avec leurs familles respectives mais les avions sont pris d’assaut. Dans cet hôtel de luxe qui domine la mer les touristes déjeunent au champagne, au 7e étage à côté de la piscine avec vue imprenable sur la mer et les collines de Nice. Le ciel est radieux. En contrebas, gisent encore des corps que viennent examiner légistes et policiers. Des bateaux militaires patrouillent non loin. Une vision surréaliste qui n’empêchera pas ce couple de Français, Parisiens de confession juive, de célébrer leur mariage dimanche. Ils attendent une centaine d’invités. Même si certains membres de leur famille ont décidé au dernier moment, effrayés, de ne pas venir, ils n’annuleront pas. «Nous sommes bouleversés mais on tient bon. Nous n’avons pas peur, expliquent-ils, il va falloir que les Français s’organisent face à ce combat permanent. En Israël, c’est tout le temps comme ça», insistent-ils. Cette Anglaise quinquagénaire, qui vient depuis sept ans au Marriott en juillet, a au contraire décidé de rester: «Cela aurait pu se passer n’importe où, observe-t-elle, fataliste, je ne veux pas céder à la peur. Et je suis solidaire. Vive la France!»

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