Le Crusoé noir de Patrick Chamoiseau

Le Crusoé noir de Patrick Chamoiseau

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Dans son nouveau livre qui paraît ces jours-ci, le romancier martiniquais Patrick Chamoiseau s’est emparé de la figure de Crusoé pour en faire un archétype post-colonial. L’Empreinte à Crusoé est sorti en librairie au moment où est publiée une nouvelle traduction en français de Robinson Crusoé, de l’Anglais Daniel Defoe.

Trois siècles après sa parution, ce monument de la littérature britannique et mondiale inspiré à son auteur par l’histoire vraie d’un certain Alexandre Selkirk, reste d’une très grande modernité car il met en scène le thème universel de la condition de l’humain, de sa solitude et de ses interrogations sur l’altérité.

Ma place dans le monde ? Qu’est-ce qu’être humain ? Comment penser l’Autre ? Telles sont les questions que soulevait déjà Defoe dans son livre-fable. Autant de questions que se pose également Patrick Chamoiseau dans sa réécriture du classique anglais. Mais il renverse le mythe pour le situer dans la perspective très rimbaldienne du « Je est un autre ». Car L’empreinte à Crusoé est aussi « l’empreinte de Crusoé » : c’est dans les interstices de ces deux prises de conscience que se situe l’aventure que raconte le Martiniquais sur plus de 250 pages. Un récit dense et original. Historique, aussi, car le Martiniquais a renouvelé le mythe en faisant de son héros un Africain négrier comme le suggère le « Journal du capitaine » dans le lequel le roman est enchâssé.

La démarche de Chamoiseau s’inscrit dans la tendance littéraire contemporaine consistant à réécrire les ouvrages les plus influents de la littérature occidentale à travers le prisme des rapports de pouvoir entre l’Occident « civilisé » et le monde colonisé. Le récit de Defoe n’a pas échappé à la règle et a inspiré plusieurs ouvrages parodiques dont les plus connus sont Vendredi et les limbes du Pacifique de Michel Tournier et Foe du Sud-africain Coetzee. Ecrit à l’époque de la décolonisation, le roman de Tournier met l’accent sur l’émancipation de l’esclave noir de Crusoé, Vendredi, alors que le prix Nobel sud-africain s’est employé à donner une inflexion féministe à l’histoire en imaginant l’arrivée dans l’île-prison de Crusoé d’un personnage de femme qui se révèlera, pour le héros, une complice problématique et peu fiable.

Patrick Chamoiseau s’est saisi à son tour de l’histoire d’Alexandre Selkirk. Sa principale originalité est d’avoir transformé l’aventure du marin échoué dans une île perdue et sauvage en une quête de soi, quasi-spirituelle. « L’aventure (de l’homme) est désormais intérieure, dans la conscience humaine », affirmait récemment l’écrivain dans un entretien qu’il a accordé au magazine L’Express à l’occasion de la sortie de son nouveau livre. Une aventure intérieure dont l’enjeu majeur n’est pas la libération postcoloniale mais la libération tout court. Et le romancier d’ajouter : « L’objet de la littérature n’est plus de raconter des histoires, mais d’essayer d’opérer des saisies de perceptions, des explorations de situations existentielles, qui nous confrontent à l’indicible, à l’incertain, à l’obscur. »

L’indicible se présente à Crusoé chamoisisé sous la forme d’une empreinte dans le sable. C’est la preuve que l’île dont il se croyait à la fois maître et propriétaire, n’appartient plus seulement à lui. Cet « autre » avec lequel il cohabite dans son espace vital depuis plus de deux décennies, ne cesse de le hanter et de le détourner de son emploi du temps quotidien. « Je me mis à l’imaginer avec des yeux bridés, ou couvert d’un turban, la tête prise dans un casque à pointe et arborant un sabre turc en chevauchant une chamelle ; je le vis dans son peuple au cours de cérémonies ténébreuses où il buvait du jus de pierres et lisait des prophéties répandues dans les astres ; je le vis adorer des plumes, et se réclamer d’une famille de sauriens auprès de fleuves impassibles… » Robinson vit désormais dans la crainte de voir son « royaume » envahi par les barbares.

Or comme dans le célèbre poème du Grec Constantin Cavafy, les barbares ne viendront pas ! Car il n’y a jamais eu de barbares dans l’île à Crusoé, au cœur de l’océan. Le protagoniste devra se résoudre à accepter que l’empreinte sur la plage ne pouvait être que la sienne. « J’étais seul, mille fois seul, je l’avais toujours été, et je le resterai à tout jamais dans cette île oubliée ».

Cette reconnaissance va de pair avec la prise de conscience que la seule « rencontre » qui vaille, thème central du roman de Chamoiseau, est celle qu’on a avec soi-même. Toute la deuxième partie du récit est consacrée à cette confrontation fondamentale, mise en scène par le pris Goncourt martiniquais  avec cette intelligence narrative et poétique devenue sa marque de fabrique. Une intelligence qu’illustre avec brio le dernier chapitre qui sert à la fois de conclusion et de making of du roman, constitué de remarques brèves, d’ordre pratique, philosophique et littéraire. Autant de clefs pour comprendre l’art poétique de Patrick Chamoiseau et sa subtile économie.

 

rfi.fr________

 

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