Le nouveau foyer de Daech : la Libye

Le nouveau foyer de Daech : la Libye

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Ce qui était géographiquement une menace lointaine est devenu aujourd’hui un danger proche et imminent. L’Etat Islamique, organisation terroriste née en Irak, après l’intervention américaine contre Saddam Husseini, grandie en Syrie lorsque la communauté internationale a voulu faire chuter Bachar al Assad, semble avoir pris ses quartiers en Libye. Deux indicateurs puissants ont sonné l’alerte. La spectaculaire décapitation collective de 21 coptes égyptiens qui a provoqué entre autres l’entrée en activité de l’aviation égyptienne contre les bastions des groupes islamistes à Derna et les non moins spectaculaires attentats qui ont ensanglanté l’Est de la Libye qui ont fini par faire avorter le dialogue politique entre les partenaires Libyens sous parapluie onusien dont un round important était prévu au Maroc cette semaine.

Il est vrai que depuis des mois, le diagnostic régional et international est des plus alarmistes sur le devenir de la Libye. Le ministre français de la Défense Jean Yves Le Drian l’avait décrite comme un Hub pour terroristes. De nombreuses voix, notamment africaines, avait sollicité une intervention militaire internationale pour éradiquer ses groupes terroristes qui prennent progressivement possession du territoire libyen. Mais leur cri est resté inaudible tant la communauté internationale échaudée par les conséquences de la première guerre contre la Libye freine les ardeurs militaristes. Ce sont les mêmes qui ont vu d’un mauvais œil la décision unilatérale de l’Egypte de bombarder les bastions de Daech à Derna, région présentée par l’organisation terroriste comme le noyau du future émirat islamique de la région.

Ceux qui refusent une intervention militaire internationale contre la Libye parmi lesquels on trouve les voisins algérien et tunisien, plus quelques puissants pays du Golfe, argumentent leur refus par deux réflexions majeures. La première est qu’il faut donner la chance au dialogue politique libyen sous parrainage de l’ONU pour que les deux parties qui se font la guerre en Libye incarnées par « les gouvernements », celui considéré comme « légitime » de Toubrouk , et celui perçu comme « putschiste » de Tripoli, puissent parvenir à un accord politique. La seconde réflexion est qu’une intervention militaire ferait le jeu de Daech puisqu’elle sera créatrice de plus de chaos qui bénéficierait en premier lieu à l’agenda ouvertement déstabilisateur et subversif de l’Etat islamique.

Les opposants à une nouvelle intervention militaire en Libye vivent actuellement une mauvaise séquence. Tous leurs espoirs étaient portés sur la probable réussite du dialogue politique entre les différences forces libyennes que mène avec une grande discrétion l’envoyé spécial des Nations unies Bernadino Leon. Son entreprise était la seule parmi toutes les médiations en cours à avoir suscité l’espoir de parvenir à un accord politique entre des forces libyennes de plus en plus antagonistes.

En tout état de cause Daech en Libye est une menace à triple dimension. L’Europe n’est qu’à quelques kilomètres à vol d’oiseau. La menace d’ouvrir les vannes de l’immigration clandestine est à prendre au sérieux. Cette menace attribuée à Daech de vouloir déverser un demi million de réfugiés sahéliens et arabes parmi les 750 000 qui stationnent en Libye n’est pas passé inaperçue dans des pays européens qui souffrent déjà de la cassure de la digue libyenne.

La Libye occupe le cœur stratégique et géographique de l’Afrique du Nord et ses frontières sahariennes dominent l’immense et instable région du Sahel. Des groupes en Algérie, sous le label de « Jound Al Khilafa », avaient fait allégeance à l’Etat islamique et risque de se voir pousser des ailes avec une proximité aussi explosive.

Signe des temps dures et du pessimisme persistant, la presse s’est faite un malin plaisir à ressortir des vieux tiroirs de vieilles déclarions de l’ancien dictature libyen Mouammar Khaddafi. L’homme, qui avait l’habitude d’adopter des postures folkloriques et de lancer des jugements à l’emporte pièce, lança cette prophétie qui résonne étrangement aujourd’hui : » L’Occident a le choix entre moi ou le chaos terroriste (… ) Si vous n’aidez pas la Libye, vous aurez Al-Qaida aux portes de la Méditerranée à 50 km des frontières de l’Europe. »

Lorsque Khaddafi avait formulé cette menace, elle fut considérée comme une bouée de sauvetage à laquelle s’accroche un dictateur pour éviter le rouleau compresseur de la communauté internationale. Son offre de service de continuer à protéger les rives sud du vieux continent visait à lui procurer une protection. Elle fut qualifiée aussi comme une élucubration de plus de la part de quelqu’un qui dans son délire et sa mégalomanie, se proclamait « Roi des Rois d’Afrique ». Que reste-t-il de cette prophétie ? La Libye vit bien dans le chaos et Daech opère à ciel ouvert à quelques kilomètres à vol d’oiseau des côtes européennes.

Pour ces raisons, la sonnette d’alarme terroriste retentit dans toute les capitales de la méditerranée exigeant un traitement spécial qui va au delà des solutions proposées jusqu’à présent, à cause de la grande complexité du jeu politique libyen. A la lumière de ces événements et des blocages politiques, il n’est pas exclu que la crise libyenne puisse être un puissant facteur de reconfiguration des grandes alliances politiques arabes et maghrébines. Les pays du Golfe seront obligés de revoir leurs calculs et leurs stratégies, ceux du Maghreb, sans doute pour la première fois  » impactés » par un danger commun, se trouveront dans l’obligation de revoir la pertinence de leurs traditionnels antagonismes.

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