Le tatouage des jeunes : plus qu’un signe esthétique

Le tatouage des jeunes : plus qu’un signe esthétique

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Le tatouage n’est pas une histoire du jour. Comme le signale Charles Darwin 

« Il n’existe sur cette planète aucun peuple qui ne connaisse cette pratique. »

Ces inventions sont utilisées depuis longtemps pour des raisons différentes : esthétiques, religieuses et identitaires. Le mot tatouage vient de « tatau », qui est d’origine tahitienne et qui signifie « dessin inscrit sur la peau ».

En effet, le tatouage se situe entre l’identité personnelle et l’identité sociale, dans la mesure où le jeune se tatoue une marque qui l’adhère à la fois dans un groupe et le distingue au même temps de ce groupe. La pratique du tatouage s’inscrit dans la tradition de la différentiation identitaire, ainsi qu’elle serve de talisman pour se protéger contre les mauvais esprits. Ceci rejoint l’usage du tatouage au Maroc. C’est une pratique qui remonte à la période pré-islamique. Au début, le tatouage était estimé comme une protection contre les mauvais sorts. Il faut signaler qu’au Maroc, le tatouage est mal perçu, dans la mesure où cette pratique est interdite dans la religion musulmane. Les textes sacrés le confirment. Le coran interdit toute modification du corps et de la créature de Dieu, le tatouage est ainsi considéré comme une marque satanique. Un hadith vient renforcer ce propos : « …celle qui tatoue et celle qui se fait tatouer. »

Pour atténuer l’interdiction de cette pratique, la plupart des marocains échangent le tatouage permanant par le tatouage au henné. Or, ceci ne rejette pas l’existence du tatouage permanant. Depuis longtemps, le tatouage est un signe d’identification. Dans les tribus berbères, il est souvent présenté comme un signe d’appartenance régionale. C’est ce qui explique le choix du visage comme espace tatoué, le visage est la partie la plus visible et celle qui communique le plus dans l’espace public.

De plus, à l’époque coloniale, les gens tatoués véhiculaient plusieurs idées grâce à leur tatouage. Les femmes par exemple, prenaient le courage de se dessinaient une barbe sur le visage pour inscrire la mort de leur mari dans l’éternel souvenir, non seulement, mais la femme dont le mari est emprisonné, se tatoue un bracelet autour du poignet au sens de désaccord et de refus de soumission.

Néanmoins, il faut souligner la distinction entre le tatouage tribal et le tatouage contemporain. De nos jours, le tatouage est à la mode, et chaque mode à ses adeptes. Pour un jeune en quête de sa personnalité, il est toujours à la recherche d’un style. Si le tatouage lui permet d’appartenir à un groupe, il lui permet également de s’en distinguer. « Par ses tatouages, il s’individualise en s’expulsant de la masse anonyme des individus. Avoir un style singulier est la marque de notre temps. », affirment D.Jeffrey et J.Lachance.

On peut donc considérer le tatouage comme une signature personnelle sur le corps d’un jeune. Si au début, le tatouage accentuait l’appartenance identitaire de la personne, il représente aujourd’hui non plus, ce qu’on est mais ce qu’on voudrait être. Chaque jeune cherche à affirmer ce qui lui est propre.

Le tatouage appartient aussi aux registres des expériences vécues, il est une production porteuse de sens, et pour le déchiffrer, il faut le mettre dans son contexte. C’est pour cette raison qu’un tatouage n’est jamais insignifiant pour le tatoué.

En outre, face au tatouage, le corps se présente comme une mémoire vide, prête à l’enregistrement des faits que le sujet souhaite mémoriser. Le tatouage est une forme de trace, un repère pour la mémoire, qui illustre les événements et les expériences qui ont de l’importance pour le jeune en quête d’une identité. Il prend en mains la responsabilité de son propre chemin. Il faut signaler que le corps d’un jeune est en perpétuelle mutation. Dans la période de l’adolescence, le corps juvénile évolue rapidement. Le temps affecte d’abord le corps des jeunes, les transformations que subit le corps juvénile l’embarrassent, pour la simple raison que ce changement est un rappel du corps de l’un des parents.

Un adolescent est en premier l’observateur des transformations de son corps souvent exposés à une société en entier. Cependant, le jeune n’apprécie plus son corps, il lui semble esthétiquement imparfait, lui procurant des sensations désagréables. Le tatouage est perçu par les jeunes comme une manière de récupérer son corps et de se l’approprier.

C’est ainsi qu’un jeune se fait sien son corps. Le corps et le sujet ne forment plus une seule substance. Si un jeune ne peut choisir son corps, il peut choisir librement ses tatouages et c’est ce choix qui met en avant son destin corporel et sa vie. C’est pour cette raison que le tatouage est un signe d’incorporation.

Lors de la collecte du corpus en question, nous avons relevé les principales motivations qui poussent un jeune à se faire tatouer. Il est clair que chaque tatouage renvoie à un parcours particulier, à une envie et à un choix personnel. La plupart des informateurs avouent se faire tatouer pour ressembler à un ami ou pour avoir le même tatouage qu’une célébrité. D’autres personnes affirment avoir pris connaissance des tatouages à partir de revues ou de documentaires. L’exposition du tatouage à travers l’histoire donne naissance à l’envie de s’en faire, et c’est ce qui explique une préférence de tatouages de types tribaux. Dans ce sens, les jeunes se placent dans la reproduction d’un idéal perdu. De nos jours, les critères majeurs d’un tatouage sont la beauté et l’originalité. La majorité des personnes interrogées sont d’accord sur la fonction esthétique du tatouage. Dans l’objectif d’améliorer et d’embellir la peau, les jeunes ont recours à ce genre de modifications. On peut parler également des tatouages dédicatoires, qui consistent à graver le nom d’une personne sur sa peau. Il est à noter que ce type de tatouage est en voie de disparition.

Avant de s’arrêter devant la signification du tatouage, l’endroit sur lequel le tatouage est effectué possède aussi une symbolique forte. Cependant, le choix du tatouage et de sa localisation n’est pas laissé au hasard. Les jeunes réfléchissent longuement sur l’emplacement de leur marque. Nous avons remarqué des différences dans les tatouages faits par les garçons et par les filles. En effet, Le tatouage dans son rapport à la douleur traduit le désir de l’affirmation identitaire des jeunes. La première dimension du tatouage à prendre en considération est celle de la virilité. Si les hommes préfèrent de mettre leur tatouage sur leurs bras, leurs épaules et leur torse c’est bien pour montrer leur force et leur musculature. Ils choisissent des endroits souvent exposés à la société. Quant aux filles, elles choisissent souvent des motifs en miniatures et elles optent pour des endroits plus sensuels, des lieux discrets tels que la nuque, le dos, la cheville le poignet et l’aine. Ces emplacements réfèrent à la sensualité et à la féminité des jeunes filles.

En ce qui concerne la signification d’un tatouage, elle dépend de la personne qui le porte. Un individu donne à son tatouage sa propre signification. En essayant de déchiffrer les tatouages juvéniles, nous en avons relevé les principales significations.

  1. L’inscription des souvenirs sur la peau

Le tatouage, signe d’indépendance par rapport aux parents, est un signe d’évolution personnelle. Les jeunes veulent marquer des étapes de leur vie. Le tatouage peut aussi représenter des instants qui ne sont pas forcément joyeux.

  1. L’affirmation identitaire

Dans la société marocaine, les identités sont définies à l’avance et dans la plupart des cas, elles sont imposées. Cependant, les jeunes voudraient affirmer par leurs tatouages, un trait de caractère, un goût ou une manière de vivre.

Il est à noter que nous remarquons l’ouverture des jeunes sur la culture chinoise que ce soit les mangas, la calligraphie ou la langue chinoise.

  1. Virilité et féminité

Certains animaux sont également appréciés par les jeunes, souvent représentatif de la personnalité de celui qui le porte, certains animaux sont fréquemment réalisés. Le dragon par exemple, est plutôt choisi par les jeunes garçons pour représenter une certaine virilité dans le but de partager la force de cette dernière avec toute une société. De même, la taille du tatouage correspond directement à sa symbolique. Ce sont plutôt les jeunes filles qui optent pour des animaux plus sages, voire innocents tels que les papillons.

En définitive, on doit indiquer que, quelle que soit la signification du tatouage, elle englobe une expression esthétique. Le tatouage reste un moyen de séduction entre les jeunes adeptes de la mode. Le corps tatoué devient objet de construction des jeunes.

Par  Nissrine LAHLOU

Doctorante en linguistique, littérature et traduction

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