L’HOMOSEXUALITE AU MAROC : ENTRE LE DIT ET LE NON-DIT

L’HOMOSEXUALITE AU MAROC : ENTRE LE DIT ET LE NON-DIT

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Depuis toujours, l’homosexualité au Maroc existe et habite les corps d’une minorité. Depuis toujours, cette question relève du tabou, de l’interdit et du banni dans une société bien-pensante, connue pour son traditionalisme et pour qui , surtout dans les milieux islamistes purs et durs relève de l’hérésie, de l’offense à l’islam pour laquelle ils promettent le plus grand châtiment. Pourquoi donc revenir sur un tel sujet, rappeler des évidences et ressortir au mieux des clichés surannés. Pourquoi évoquer cette question qui reste entourée de mystères que l’on peut difficilement percer et de lourds silences qu’il est quasiment impossible de dissiper tellement la loi de l’omerta règne comme chez les mafieux siciliens. Les rares bribes de témoignages recueillis ça et là laissent entrevoir des tentatives ponctuelles et balbutiantes pour mettre ce débat au devant de la scène.

Si l’homosexualité féminine ne semble guère titiller la curiosité de nos chercheurs en la matière pour demeurer inexistante ne serait-ce que dans la littérature, il en va autrement pour l’homosexualité masculine qui elle, échappe partiellement et épisodiquement à la chape de plomb. Les livres qui lui sont consacrés font flores dans les librairies et dans quelques magazines avant-gardistes comme Tel Quel qui a abondamment traité le sujet, témoignages-choc à l’appui.

Le défunt et sulfureux Mohamed Choukri, en précurseur, avait déjà donné le la dans son opus  » Le Pain Nu » en abordant le sujet de manière équivoque à travers le prisme de ses rencontres et aventures avec de grands écrivains de renom, fiers de mettre en avant leur pédérastie à Tanger la cosmopolite, carrefour de tous les libertinages et de tous les excès. Plus récemment, c’est le jeune écrivain Abdellah Taiâa qui, prenant son courage à deux mains, a osé faire son « coming out » pour déclarer publiquement son homosexualité, ouvrant ainsi la voie à d’autres qui se sont engouffrés dans la brèche pour porter haut et fort le flambeau de leur « différence ». Ceci expliquant cela, chaperonné par un grand nom de la mode en France, Taiâa est devenu ces dernières années un écrivain à succès très sollicité, reconnu d’abord et avant tout pour cette différence avérée et déclarée qu’il cultive et défend dans les médias, bousculant ainsi bon nombre de préjugés. Taiâa, loin du Maroc, est ainsi devenu à son corps défendant, une icône, une sorte de porte-flambeau de cette cause, pour ne pas dire l’homosexuel marocain de service et de référence dans les salons et dans les milieux mediatico-littéraires parisiens.

Surfant sur cette même vague, mais sur le sol espagnol cette fois-ci, c’est un jeune, originaire de la ville de Nador, Bargachi de son vrai nom qu’il ne tient pas à changer au grand dam de ses parents; qui emprunte une voie plus engagée…plus militante en posant les jalons d’un futur rassemblement des homosexuels marocains et en lançant « Mithly » , un magazine virtuel qui ne semble pas attirer et fidéliser les foules encore moins faire sortir au grand jour et de l’anonymat une communauté gay encore timorée, soucieuse des apparences et du qu’en dira-t-on, afin de vivre heureuse en vivant cachée comme le préconise l’adage populaire..

Dans un tout autre registre mais d’une actualité jamais démentie, une tradition nocturne surtout à Casablanca et Rabat dont des groupes d’homosexuels maquillés à outrance, portant des habits kitch, limite trash, investissent des lieux bien déterminés pour offrir leurs charmes. Ces travailleurs du sexe monnayé ne soucient guère d’une quelconque revendication identitaire.

Reste dans cette énumération, les épiphénomènes des pédophiles nationaux ou des pédérastes généralement discrets pour éviter de se faire lyncher par les foules. Ceci, sans oublier ces excroissances devenues elles-aussi plus discrètes à savoir les déplacements continus de touristes sexuels qui ne cachent pas leur préférence pour la ville de Marrakech principalement, devenue un haut lieu de l’homosexualité masculine, mondialement célèbre pour être un vivier de chair fraiche, facile à harponner en échange de quelques dizaines de dirhams. Malgré quelque procès retentissants impliquant des figures de la jet set internationale ayant élu domicile dans la ville ocre, ces affaires ont vite été étouffés dans l’œuf pour ne pas éclabousser la réputation des coupables et ne pas tarir la manne touristique.
A valeur aujourd’hui, cette image de destination sexuelle colle à la peau de Marrakech depuis des lustres. Une image bien ancrée dans les esprits des pédophiles et autres homosexuels étrangers dont certains ont fait du Maroc leur seconde patrie, non pas pour ses beaux paysages ni son climat clément mais plutôt pour la clémence de sa justice et surtout et avant tout pour l’offre généreuse en jeunes corps attirés par l’appât du gain facile.

Ainsi schématisé dans ses grandes lignes, le phénomène de l’homosexualité peut paraître marginal au Maroc et à la limite peu digne d’intérêt, pour peu qu’il reste cantonné dans la clandestinité, cloisonné et contrôlé, et surtout qu’il ne fasse pas de vagues en provoquant les mouvements islamistes toujours prêts à en découdre dès lors qu’il s’agisse d’atteinte à la moralité, de débauche et de délitement des mœurs. Deux exemples viendront illustrer le propos et souligner que des éléments nouveaux sont apparus ces dernières années pour influer sur la vision de la société marocaine sur l’homosexualité masculine au Maroc. D’actes de provocation en visibilité dans les medias, de faits divers et de procès retentissants à des « happenings » orchestrés savamment, la communauté gay marocaine et bien qu’elle soit disparate, dispose à présent d’une panoplie de moyens pour revendiquer son statut « spécifique ». Elle cherche encore à se structurer et s’organiser, elle s’expose de plus en plus, sans crainte aucune, en lançant des ballons d’essai destinés à grignoter quelques mètres du long et incertain chemin vers une reconnaissance que les homosexuels savent pourtant impossible à jamais.

Deux cas concrets pour s’en convaincre: Il ya quelques années et sans que cela n’ait l’air d’un canular, une information quoi de plus sérieuse, faisait état avec effet boule de neige d’un projet d’organisation à Marrakech (encore Marrakech…) d’une marche d’homosexuels marocains et étrangers. Une sorte de « gay parade » dans une ambiance bon enfant, sans le côté festif et folklorique, sans marcheurs maquillés et grimés et sans la musique à coup de décibels assourdissants. Devant le coup de tonnerre suscité par cette annonce, les autorités de la ville ont vite régi pour avoir donné une quelconque autorisation à l’organisation de cette marche. L’affaire sera classée illico presto, et l’initiative sans lendemain.

Deux autres événements sont venus souligner récemment, même s’il n’y a pas eu de concertation entre ces deux démarches, la volonté de la communauté gay de sortir de son ghetto et de l’ostracisme auquel elle est condamnée. Le premier coup d’éclat, récurrent du reste jusqu’à l’an passé,  se déroulait annuellement lors du moussem (pèlerinage) au sanctuaire du saint Ben Hassoune », situé dans la région de Méknes. Des centaines d’homosexuels venus des quatre coins du pays avaient pour habitude de s’y retrouver, pour festoyer sans que l’on sache réellement à quel dessein il s’y retrouvait annuellement affichant de manière ostentatoire leur homosexualité au milieu d’une ambiance pieuse et mystique. Des incidents violents et à répétition s’y sont produits ce qui a contraint les autorités à filtrer les entrées dans cette localité et éconduire les indésirables manu militari et sans aucune forme de procès.

Autre provocation, autre méthode qui a coûté à un quotidien arabophone de la place de lourdes amendes à l’issue d’un long procès le condamnant pour avoir relaté les péripéties d’un pseudo mariage d’homosexuels dans la ville de Ksar el Kebir au nord du Maroc. Les images de cette cérémonie avaient fait le tour de la planète grâce à la magie de YouTube pour montrer des hommes habillés en femmes et maquillés, se déhanchant sur des musiques lascives, mais de séquence bague au doigt…point. Des images quoi de plus soft et de plus caricatural dont la diffusion à échelle planétaire et le compte-rendu tendancieux fait par le journal Al Massae vont ébranler la ville, éclaboussant au passage des responsables et décevant la population locale et tous les milieux conservateurs du pays jusqu’à l’écœurement. Il faut dire que le journal en question y affirmait  la participation d’un juge du tribunal de la ville à cette prétendue cérémonie de mariage, chose qui allait donner une grave tournure à l’affaire. Les organisateurs des noces ainsi que quelques invités furent condamnés à de lourdes peines à l’issue d’un procès-marathon. La ville de Ksar El Kebir considérée comme un fief des islamistes du PJD (principal parti islamiste représenté au parlement) s’est vite enflammée pour cette affaire poussant sa population à manifester dans les artères principales sur fond de slogans appelant au châtiment suprême. A ce jour, la fièvre n’est pas définitivement tombée et le scandale est toujours sur les lèvres.

D’autres faits divers de moindre importance et peu médiatisés continuent d’alimenter la rubrique « faits divers estampillés gay » pour nous rappeler que même en underground, le phénomène de l’homosexualité au Maroc fait partie, dans ses nouvelles manifestations et démonstrations des débats qui agitent la société marocaine aujourd’hui.

Brisés, rejetés à la lisière de la normalité sociale, rejetés voire reniés par leurs familles, ces « mutants » honnis et persécutés par autrui car difficile de dire leurs semblables en pareil cas, mis au ban de la société par cette même société qui les a enfantés, ces parias d’un genre nouveau,  n’ont pour seule consolation et seul refuge que leur sentiment d’appartenance à une communauté même hypothétique.

La « hchouma », ce sentiment indicible de honte, de souillure et d’opprobre qui les hante, ajoute à leur mal-vie, ce qui contribue à les maintenir dans le gouffre de l’abîme de l’incompréhension qui les éloigne de la société et l’environnement dans lesquels ils évoluent.

Ces pestiférés d’un genre nouveau ont leurs droits ailleurs tout comme leurs obligations. Il est clair que comparaison n’est pas raison tout comme il est difficile de prévoir des changements substantiels susceptibles d’inverser le cours de leur situation. Il est acquis, même pour eux, que la situation ne s’améliorera pas de sitôt sous nos cieux et que le même regard lourd de sens et d’insinuations continuera de peser sur leur passage. Illusoire enfin  de croire en la naissance d’une structure gay reconnue, à même de sortir les homosexuels marocains de leur inexistence en tant que tels.

 

Jalil Nouri

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