Nigeria: le Far West des «Repats»

Nigeria: le Far West des «Repats»

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Fin de matinée dans un des soixante restaurant Chicken Republic. Tunde Ogunride, le directeur de la chaîne, fait sa tournée, salue le personnel et s’enquiert des ventes de la semaine. L’univers du fast-food, il connaît bien. Il y a travaillé pendant près de vingt ans en Angleterre. Depuis deux ans, c’est désormais à Lagos qu’il gère des équipes.

Ancien cadre chez Burger King, M.Ogunride est rentré « à la maison avec femme et enfants ». « En regardant le marché nigérian, j’ai vu qu’il y avait une opportunité, une classe moyenne émergente », dit-il. « J’ai réalisé que les choses étaient en train de changer et j’ai voulu participer à ce développement. En Europe, tout a déjà été fait. Ici, tout démarre de presque rien, c’est très dynamique et enthousiasmant d’apporter sa pierre à l’édifice », assure-t-il. Est ce que c’est facile ? « Non. Je pourrais passer mon temps à me plaindre, confortablement installé dans ma maison de Birmingham, sauf que ne rien faire ne changera jamais rien ».

Aucune statistique officielle n’existe, mais on estime qu’ils seraient plusieurs dizaines de milliers formés à l’étrangers et détenteurs parfois de la double nationalité, à revenir au Nigeria. Des « Repats » comme on les appelle ici. Le mouvement a commencé il y a environ cinq ans et ne cesse de s’amplifier.

« Dans la génération de mes parents, les gens partaient uniquement pour faire leurs études et une fois terminé, ils revenaient travailler ici. Rester en Europe, aux Etats-Unis ou au Canada, n’était pas envisageable », explique l’économiste et consultant Opeyemi Agbaje. « Dans ma génération, c’est différent. De nombreuses personnes ont quitté le pays dans les années 80/90 ou même 2000 en pensant véritablement construire leur vie en Occident. Mais aujourd’hui, ils commencent à rentrer à la maison (…) Et le phénomène tend à être relativement massif ».

Le Nigeria ne fait plus fuir. Désormais, il attire sa diaspora. Le calcul est simple : depuis 1999, le pays a renoué avec la stabilité politique. La démocratie s’ancre peu à peu. Les économies des pays occidentaux tournent au ralenti alors que l’économie nigériane -la deuxième du continent africain- croit en moyenne de 7% par an avec de nombreux secteurs encore vierges.

Autant d’atouts qu’Ade Odutola n’a plus besoin de faire valoir. Fondateur du site de recrutement wazobiajobs.com, il parcourt le monde à la rencontre des potentiels revenants. « Il y a plus de candidats au retour que d’opportunités », prévient-il. « La crise économique mondiale a eu un impact (…) mais le marché reprend peu à peu et de nombreuses entreprises réembauchent ».

Lagos, la capitale économique est incontestablement la première bénéficiaire de ce mouvement. A mesure que le gouvernement de l’Etat rénove et modernise la mégalopole, les sièges des banques et des entreprises de télécommunications se remplissent de « repats ». Toute une génération Blackberry, créative et audacieuse. Ces cadres ont vu du pays, se sont imprégnés d’autres influences et entendent bien les diffuser.

Le commerce internet explose. La mode Made in Naija est en plein boom. De plus en plus de bars se montent. Les soirées culturelles -théâtre, concerts, expositions- se développent. Les méthodes de management dans les groupes changent. Fait inédit jusque là, certains osent même l’activisme social et organisent des sitt-in type « Occupy  Wall-Street » pour protester contre des décisions politiques.

Reste qu’en dépit de cette effervescence, le retour au pays est une aventure difficile et aléatoire. « Un véritable défi », concèdent de nombreux revenants. Et pour cause : il y a peu de transports publics, une fourniture électrique quasi-inexistante, des routes en très mauvais état et un coup du logement exorbitant. Sans compter la corruption qui gangrène tous les niveaux de la société. « C’est bien connu, là ou il y a plein de problèmes, il y a des opportunités », ironise Michael Akindele, le fondateur et directeur du site Fusionmedia, « mais pour réussir il faut en vouloir et être prêt à de nombreuses concessions »

Voilà qui justement, fait hésiter Liadi. Après trois aller-retour Londres-Lagos en deux ans, ce fils de bonne-famille ne sait toujours pas trop où s’installer. Entre le confort d’une « vie ou tout fonctionne, mais un peu triste » et une « jungle urbaine dynamique », difficile de choisir. « Je ne suis pas certain d’être prêt à affronter tout les tracas quotidiens », concède ce quarantenaire dans un français presque parfait. « Rien que la recherche d’un logement est un casse-tête ! », s’exclame-t-il.

« Le retour à la maison s’accompagne de tout un questionnement »

Autant de problèmes logistiques auxquels vient s’ajouter un certain décalage de perception. « On se demande quelle partie de moi-même est acceptable ? Jusqu’à quel point les influences extérieures dictent mes actes ? Beaucoup de personnes font face à cette bataille intérieure », explique Bobo Omotayo, jeune écrivain revenu un peu par hasard en 2004.

Une dualité dont il est question dans Lagos Life-Lagos Living, son premier ouvrage paru en novembre 2011. Entre les lignes de ce recueil de chroniques caustiques, se raconte une double culture, impossible à renier. « C’est mon histoire mais c’est aussi l’histoire de n’importe quel repats. Que vous ayez été à l’école à Londres, Paris ou Washington, à partir du moment où vous avez vécu à l’étranger plus de deux ans, le retour à la maison s’accompagne de tout un questionnement », dit-il.

Uzoma Ukeagu, jeune consultante de retour après plus de quinze années passées aux Etats-Unis ne dit pas le contraire. « J’ai plein d’amis qui ne cessent de me demander s’il n’y a pas du travail pour eux ici », révèle-t-elle. « Je leur dit souvent, réfléchissez y a deux fois, il y a des opportunités, mais il ne faut pas se bercer d’illusions. Ce n’est pas parce que vous avez des diplômes que tout sera facile. Ce n’est pas le Nigeria des années soixante. C’est plutôt le Far West, il faut venir avec une mentalité de cow-boy. Rien n’est donné, il faut se battre contre soi-même et les autres ».

D’autant que si le secteur privé est aujourd’hui à même d’offrir des salaires dignes des standards internationaux, ce n’est pas le cas du public. Les médecins et autres employés du secteur de la santé, eux, ne reviennent pas. Ils continuent à quitter le pays. Selon la revue scientifique médicale britannique The Lancet, on compterait à peine 20 praticiens pour 100 000 personnes dans l’Etat de Lagos, contre 200 en Angleterre.

 

rfi.fr_______________

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