«On ne tombe pas amoureux, on le devient»

«On ne tombe pas amoureux, on le devient»

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Le sociologue français Michel Bozon décrypte les comportements amoureux dans un essai nourri de références littéraires. Salutaire

L’amour ne se résume pas à un sentiment, si noble soit-il. Aimer consiste avant tout à se faire aimer. Calcul, tactique et prise de pouvoir sont au cœur de l’amour, dès ses balbutiements. Ou encore, la routine tant décriée rime souvent avec volupté… Ces propos iconoclastes sont ceux de Michel Bozon, sociologue français qui, dans un essai fraîchement paru, Pratique de l’amour, le plaisir et l’inquiétude (Ed. Payot), décortique les comportements amoureux, de leur naissance à… leur obsolescence. Directeur de recherche à l’Institut national d’études démographique, à Paris, Michel Bozon s’était déjà illustré en menant, avec Nathalie Bajos, une enquête d’envergure sur la sexualité des Français, en 2006.

Son essai, roboratif, est nourri de références littéraires car les auteurs ont largement contribué à façonner notre représentation de l’amour, affirme ce sociologue de 62 ans qui ne rechigne pas à s’aventurer hors de son terrain d’élection.

Le Temps: Vous affirmez d’emblée dans votre livre que les comportements amoureux ne sont pas le résultat de sentiments. L’amour ne naît-il pas d’un élan vers autrui?

Michel Bozon: Il y a certes une attirance éprouvée au départ, mais l’amour ne naît pas instantanément. Nous vivons souvent des flashs qui ne débouchent sur rien. Les histoires d’amour se construisent en réalité à partir d’échanges. C’est un processus progressif où chacun interprète les actes de l’autre. On ne tombe pas amoureux, on le devient.

– C’est donc parce qu’on reconnaît chez l’autre un comportement qui relève de l’amour que l’on peut nouer avec lui une relation amoureuse?

– Oui. En Occident, le modèle de l’amour courtois, puis la littérature romantique, notamment, ont façonné notre représentation de l’amour. La Rochefoucauld l’exprimait déjà au XVIIe siècle: «Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient entendu parler de l’amour». Cette imprégnation culturelle se fait aussi au contact des pairs – des personnes du même âge surtout – avec qui on discute de ce qu’on est en train de vivre.

Votre ouvrage est truffé de références littéraires. Expliquez-nous ce choix.

– La littérature nous a appris à identifier l’amour mais aussi à nous comporter amoureusement. J’ai donc construit mon livre en racontant une histoire avec un début, un centre et une fin, qui peut faire écho au vécu du lecteur. Mais si l’amour naissant a été abondamment traité par la littérature, il y a très peu d’écrits sur l’amour lorsqu’il dure, et seuls les aspects les plus tragiques du désamour sont explorés.

– Pourquoi, selon vous?

– On a tendance à identifier l’amour à ses débuts. Ce qui suit serait une dégradation inévitable. Or il y a beaucoup de couples stables que l’amour n’a pas désertés. D’où l’intérêt de se pencher sur les pratiques. On ne peut pas parler de l’amour comme si c’était une affaire purement intérieure, il faut le considérer dans sa matérialité.

– Vous soutenez que la volonté de pouvoir sur l’autre est en jeu dès le départ. Quitte à balayer les illusions de nombreux lecteurs.

– Le but est de toucher l’autre. Pour y arriver, on doit se donner, c’est-à-dire livrer des choses personnelles en espérant que cela provoque un don en retour. Autrement dit, l’abandon de soi vise l’abandon de l’autre, il n’est pas altruiste. D’ailleurs, s’il n’y a pas réciprocité, les choses s’arrêtent assez vite. Notez que je critique autant le discours idéaliste décrivant l’amour comme un sentiment désintéressé que le discours cynique qui ne voit en lui qu’une stratégie froide pour s’approprier des biens et des services sexuels.

– Ce pouvoir ou cette emprise sur l’autre, dites-vous, est un élément central du plaisir amoureux…

– Le plaisir éprouvé tient à la dépense de soi et aux réactions que l’on réussit à provoquer: on se met terriblement en frais, on prend des risques, et la réciprocité n’est pas quelque chose de simple, elle tient du miracle! Ce sont des moments d’une grande intensité.

– Les cadeaux des débuts ne sont pas destinés à faire plaisir à l’objet de sa flamme, lit-on sous votre plume!

– Les amours naissantes ne sont pas exemptes de calcul. Dans cette phase, le cadeau est un présent visant à se rendre précisément «présent» à l’autre. On livre une part de soi à travers une musique, un livre, une lettre, son corps… Et puis, il y a des choses qu’on remet avant d’autres. On ne donne jamais tout, tout de suite. Il y a là une stratégie semi-consciente, mais qui devient de plus en plus consciente, lorsqu’on n’en est plus à sa première histoire.

– L’amour, dans sa première phase, génère de grandes perturbations et n’est donc pas soutenable dans la durée, affirmez-vous. Votre explication?

– Les échanges des débuts sont très perturbants car chacun tente d’entrer dans le monde de l’autre et doit, à son tour, laisser l’autre entrer dans le sien. Cela se traduit par une circulation intense de biens et d’informations qui n’est pas tenable à long terme. Et il arrive ce moment où on n’a plus rien de nouveau à remettre de soi. C’est alors qu’un espace commun se crée où chacun a sa place et devient familier, donc prévisible.

– Vous affirmez que la routine n’est pas un tue-l’amour. Vraiment?

– Oui. Le couple installé fonctionne sur une armature très forte: un environnement fait d’objets acquis en commun mais aussi d’habitudes. Et ce n’est pas négligeable! Car c’est dans cette phase, par exemple, que la sexualité connaît le moins de ratés. L’excitation n’est plus aussi forte, certes, mais le plaisir, lui, est plus souvent au rendez-vous car on se connaît mieux. C’est la raison pour laquelle l’infidélité n’est pas nécessairement pourvoyeuse de plaisir…

– Pourtant vous admettez que l’amour, chez les couples installés, connaît des éclipses.

– Ce qui est caractéristique ici, c’est qu’on n’est pas amoureux tout le temps. Il y a des moments de désengagement et il y a des moments plus forts, qui adviennent volontairement ou non. Consciemment, les partenaires vérifient que le courant est toujours là, en prenant des initiatives pour faire revivre quelque chose de leurs débuts, se retrouver «en amoureux». Quant aux moments involontaires ou imprévisibles, ils relèvent d’une entente miraculeuse: on se comprend sans mots. Ça peut être très intense, parfois après un rapport sexuel.

– Les hommes sont souvent accusés, à tort selon vous, d’«incompétence relationnelle»…

– On croit en effet que les hommes seraient «taiseux» par nature. Les femmes sont certes plus investies dans l’entretien de la relation, notamment à travers la conversation. Mais les hommes, lorsqu’ils se retrouvent entre eux, peuvent être très bavards. Leur présence silencieuse dans la relation conjugale doit donc être interprétée autrement: en se mettant hors d’atteinte, les hommes résistent à l’interdépendance amoureuse. Il s’agit de ne pas trop céder de soi. Cette «stratégie» relève plus de la domination masculine.

Comment s’installe le désamour?

– La familiarité peut devenir désagréable et un sentiment d’étrangeté s’installer. Quand l’un fuit le contact physique, l’autre doit s’adapter. On retrouve la réciprocité des amours naissantes, mais cette fois inversée. La logique du don recule et on se met à faire les comptes. Le désamour est en fait présent dès le début dans l’esprit des amoureux comme figure inversée de l’amour: on se préoccupe du sens que tel acte de son partenaire, ou son absence de réaction, peut avoir. Le plaisir amoureux n’est jamais exempt d’inquiétude.

 

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