POUR UNE POLITIQUE LINGUISTIQUE RAISONNABLE AU MAROC

POUR UNE POLITIQUE LINGUISTIQUE RAISONNABLE AU MAROC

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La question de la langue au Maroc, comme partout dans le monde, est fondamentalement politique. Il n’y a pas de vrai débat national, hormis des séminaires et des articles de presse, alors que les enjeux, plus que sérieux,  sont existentiels. Jusqu’à présent, les vraies questions sont souvent évitées, ou bien posées et traitées par une frange d’acteurs en l’absence de tout intérêt de la part de la sphère décisionnelle. Les fausses questions (et les fausses batailles) servant d’alibi pour masquer les vraies, dont le traitement franc nécessite une audace et un courage politique qui fait encore défaut. La domination écrasante du français dans l’administration, les médias, les affaires, la culture, l’espace public, est de plus en plus inacceptable. Rappelons que le français a été imposé par la force des armes du colonisateur.

En France, la loi Toubon 94-665 du 04 aout 1994 stipule dans son article premier :

Langue de la République en vertu de la Constitution , la langue française est un élément fondamental de la personnalité et du patrimoine de la France.

Elle est la langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics. Elle est le lien privilégié des États constituant la communauté de la francophonie.

L’article 3 stipule : Toute inscription ou annonce apposée ou faite sur la voie publique, dans un lieu ouvert au public ou dans un moyen de transport en commun et destinée à l’information du public doit être formulée en langue française. Cette loi est la traduction concrète du principe constitutionnel selon lequel la langue de la République est le français. Enfin, l’article 22 mentionne : Chaque année, le Gouvernement communique aux assemblées, avant le 15 septembre, un rapport sur l’application de la présente loi et des dispositions des conventions ou traités internationaux relatifs au statut de la langue française dans les institutions internationales.

Au Maroc aussi, la Constitution stipule que la langue officielle est l’arabe, sauf que cette disposition n’est pas respectée. D’autres textes de loi ou circulaires du Premier Ministre restent sans effet (circulaires 58/1998 du 11/12/1998 et 4/2008 du 22/4/2008). La Constitution affirme aussi que le Roi veille à son respect. Il est par conséquent le Premier Acteur politique à Qui revient la mise en œuvre d’une disposition qui concerne l’un des fondamentaux de la nation. Un Etat de droit respecte d’abord sa Constitution, opposable à tous.

Ainsi, l’aspect constitutionnel et juridique mérite d’être mis en relief (sans occulter les aspects académique, pédagogique, …) si l’on veut corriger la situation actuelle. Sinon, c’est le débat purement intellectuel sans enjeu, d’autant plus que l’institution parlementaire est marginalisée et le gouvernement ne semble avoir ni la volonté ni la cohérence suffisante pour ouvrir un dossier difficile et résister à des orientations qui le dépassent. En un mot, c’est une affaire trop importante pour être traitée à un niveau autre que le sommet de l’Etat. Par ailleurs, il est utile que la sensibilisation se fasse en arabe et en français en vue d’interpeller et susciter la réflexion  des élites au pouvoir économique, politique et médiatique, dont une partie est très imprégnée de la culture et des référentiels français et entretient avec la langue et la culture arabes des rapports très distants, voire méfiants. C’est d’ailleurs pour cette raison que le présent article est rédigé en français.

La cohésion linguistique est le premier facteur d’union des pays. Au Maroc, l’arabe doit occuper sa place naturelle, ce qui permettra aux autres composantes du patrimoine d’évoluer et s’épanouir dans l’harmonie. Avec le déclin du français dans le monde, le Maroc de l’avenir doit pouvoir s’approprier et inventer sa propre modernité et parler au monde entier d’abord en arabe, tout en apprenant les autres langues vivantes dont le français.

Lors d’un séminaire à Casablanca les 11 et 12 juin 2010, le linguiste français Claude HAGEGE est venu nous annoncer sur un ton impérialiste et paternaliste que l’avenir linguistique et littéraire au Maroc est au dialecte au détriment de l’arabe littéraire.  Ceux qui l’ont applaudi devraient méditer ce qu’il a écrit dans le journal le Monde le 09 Mars 2010, sous le titre Identité nationale et langue française : «La promotion de la diversité linguistique du monde est solidaire de celle du français. Le lieu de notre définition collective est plus que tout la langue: c’est celle-ci que, partout et toujours, les Nations exaltent pour être reconnues. Il est donc surprenant que le débat sur l’identité nationale ne fasse pas référence à la langue française, jusqu’ici enjeu capital sous tous les régimes. Pourquoi est-elle aujourd’hui occultée ? Sous les IIIe, IVe et Ve Républiques avant 1992, le français était conçu comme une valeur politique fondamentale, investie même d’une mission civilisatrice». Cette mission civilisatrice, commencée au Maroc le 30 mars 1912, n’est donc pas achevée un siècle plus tard ?

Le même linguiste défend bec  et ongles la langue française contre l’hégémonie de l’anglais en écrivant dans Le Monde du  24 avril 2009: «L’usage généralisé de l’anglais finit par devenir le symbole de la mort».  En 2001, il écrivait: «On s’aperçoit que la défense du français par la francophonie ou par le club francophone, ce n’est pas la défense du seul français, mais celle d’un modèle menacé de provincialisation par la diffusion mondiale de l’anglais».

L’enjeu est de taille: des études menées en 2006 par l’Université de Genève  sur les coûts et justice linguistique dans l’Union Européenne affirment que chaque citoyen européen verse à la Grande-Bretagne l’équivalent d’un impôt linguistique estimé à 900 euros par personne. La promotion de l’anglais est une véritable industrie qui rapporte à la Grande-Bretagne plus de 20 milliards d’euros par an. Ainsi, il y a bien une économie linguistique et des enjeux d’ordre géolinguistiques, cette nouvelle branche de la géostratégie que les think-tanks seraient inspirés d’investir pour éclairer les politiques et déterminer, par exemple, le montant de l’impôt linguistique que chaque Marocain verse à la France ?

De GAULLE, en bon patriote fier de son pays, disait : «le snobisme anglo-saxon de la bourgeoisie française est quelque chose de terrifiant. […] Il y a chez nous toute une bande de lascars qui ont la vocation de la servilité. Ils sont faits pour faire des courbettes aux autres. Et ils se croient capables, de ce seul fait, de diriger le pays».

Au Maroc, continuer à marginaliser l’arabe dit classique revient à continuer à faire preuve de servilité et continuer à faire la guerre à soi-même et exacerber une fracture sociale de plus en plus douloureuse. Est-ce raisonnable pour un pays qui ambitionne d’entrer sans faire de courbettes dans l’ère de la modernité, de la science et de la raison ?

 

Par Moulay Ahmed IRAQI et Ahmed BENSEDDIK

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