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Tunisie: un régime pour la première fois ébranlé mais pas encore en danger

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« C’est la crise la plus importante depuis les émeutes de la faim de 1984″ qui avaient été suivies trois ans plus tard par l’éviction du père de l’indépendance Habib Bourguiba, relève Karim Emile Bitar de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).
« Pour la première fois dans les manifestations, on s’attaque à la personne de Ben Ali, à sa famille, à l’oligarchie. Des verrous importants sont en train de sauter. On a le sentiment que la peur est en train de changer de camp », selon lui.
L’ampleur de cette crise est due à une conjonction de faits.
Porté d’abord par de jeunes diplômés au chômage réclamant des emplois et exaspérés par la corruption dont le clan présidentiel est accusé, le mouvement a été rejoint par des élites (journalistes, avocats, syndicalistes) exigeant liberté et oxygène dans ce pays tenu depuis 23 ans d’une main de fer par Ben Ali.
Parti du centre déshérité du pays, il a atteint les villes prospères du littoral pourtant bénéficiaires de la manne touristique et la capitale Tunis.
« Le mouvement est devenu politique par l’incapacité du régime à répondre à la demande d’intégration économique et par l’usage de la répression », explique Béatrice Hibou du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
L’engagement de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) du côté des émeutiers est particulièrement significatif puisqu’il signe la réémergence de la grande force d’opposition des années 70 qui avait été noyautée par le pouvoir, souligne Mme Hibou.
Aujourd’hui, le régime tunisien se retrouve fragilisé à plusieurs titres, selon les analystes.
L’usage brutal de la force contre les manifestants est un « aveu de faiblesse » dans ce pays quadrillé par la police où la violence reste normalement confinée dans les prisons et commissariats, note Pierre Vermeren du Centre d’études des mondes africains (Cemaf).
« Ben Ali est ébranlé du point de vue de sa légitimité à maîtriser la stabilité dans le pays », lui qui est si attaché à son image de rempart contre les violences islamistes ou autres, explique-t-il.
Cette révolte révèle également une « ligne de fracture » socio-économique pour toute une partie de population qui se sent exclue du pacte +liberté contre stabilité+ sur lequel le président a bâti son pouvoir, explique Mme Hibou. « Tous les ressorts du régime s’épuisent. Jusque là, les gens avaient peur, aujourd’hui ils n’ont plus rien à perdre », selon elle.
Pour autant, cette révolte, spontanée et sans leadership, ne devrait pas pouvoir à ce stade mettre réellement en danger le président Ben Ali en l’absence de relais dans la société, estiment les analystes.
« L’opposition tunisienne a été marginalisée, réduite au silence ou exilée, les syndicats ont peu de marge de manoeuvre, les intellectuels sont difficilement audibles », explique M. Bitar. Quant aux islamistes, ils ont été mis hors jeu dans les années 90.
En outre, si des « discordances » sont apparemment apparues au sein de l’armée – qui n’a qu’un rôle de second plan face à la police – « l’appareil étatique et policier reste intact », insiste M. Vermeren.
Pourtant quelque chose s’est passé en cet hiver 2010-2011 en Tunisie qui pourrait « ensuite ouvrir une brèche pour une revendication politique coordonnée », avance Mme Hibou.
Mercredi, le pouvoir a donné quelques gages pour apaiser la situation, limogeant le ministre de l’Intérieur ou annonçant la libération des personnes arrêtées pendant les manifestations.
Mais « même si cela s’arrête demain, il s’est passé quelque chose d’irréversible. C’est un acquis pour la prochaine présidentielle de 2014″, prévenait mardi un jeune Tunisien venu manifester à Paris.

AFP

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